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Connaissez-vous Adrian Newey ? C’est l’un des plus grands ingénieurs de la Formule 1. Ce spécialiste en aérodynamique a dessiné les voitures de course qui ont permis à des écuries célèbres telles que Williams, McLaren ou Red Bull de remporter de nombreux championnats du monde ces trente dernières années.
À l’ère des ordinateurs et des logiciels tout puissants, Adrian Newey a la particularité de travailler au crayon, sur une planche à dessins. Ses idées et ses inspirations ont fait merveille et, à 67 ans, les équipes se l’arrachent encore.
Pourquoi parler du cas Newey ? Parce que l’homme est un grand sensible. Son témoignage est exemplaire de ce que ce blog essayera d’apporter à ses lecteurs.
Dans une autobiographie parue il y a quelques années, le génial ingénieur a raconté comment les idées lui venaient en pagaille dans le cerveau, comment il essayait de les canaliser et de les rendre au mieux sur le papier. « En temps normal, j’ai des idées tout le temps, écrivait-il. Dans l’avion, aux toilettes, au beau milieu de la nuit. Ça fuse, et pas forcément au moment le plus opportun ».
Au bureau, quand Newey bloque sur sa planche à dessins et décide de prendre une pause, des idées nouvelles peuvent lui venir au bout de quelques minutes. Quand il part en bord de mer avec sa famille pour prendre des vacances, et qu’il est reposé, il devient singulièrement créatif. Mais la bonne dynamique s’inverse quand il est épuisé, ou qu’il se sent oppressé par un environnement de travail gris et uniforme.
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Newey est un passionné, et un esthète. « Je m’étais épanoui dans une discipline que j’avais vénérée depuis l’enfance, un sport que j’avais aimé, pas toujours pour ce qu’il était, mais pour ce qu’il avait le potentiel d’être : une synchronisation totale de l’homme et de la machine, la combinaison parfaite du style, de l’efficacité et de la vitesse ». C’est aussi un homme heureux, qui, après trente-cinq années passées dans le métier, pouvait « faire le bilan d’une carrière riche en événements et fertile en idées ».
Cependant, à la lecture de son autobiographie, un passage nous a interpellé. Newey y relate une expérience qui aurait pu rendre les choses très différentes. Une expérience cinématographique :
« J’avais treize ans lorsque mon frère Tim, de passage à la maison au milieu de ses études à l’université de Bath, a suggéré une sortie de famille au cinéma pour aller voir Orange mécanique. À cette occasion, mes parents ont été ravis de me déguiser pour que je passe pour un adulte de dix-huit ans, de par le fait autorisé à aller voir le film. On m’a accoutré d’un chapeau, de lunettes de soleil et du trench de mon frère et j’ai pu rentrer en douce dans le cinéma ».
Newey raconte la gêne et la colère de ses parents après la séance, « pris entre deux feux entre leur sensibilité envers une parentalité libérale et la teneur du film ». Il décrit surtout l’impact profond qu’a eu cette séance de cinéma sur lui :
« Le film, en lui-même, s’est infiltré dans mon subconscient et, quarante ans plus tard, quand je l’ai finalement revu pour la seconde fois, je me suis rendu compte que je me souvenais de quasiment chaque plan : son esthétique épurée, son hyperréalisme et sa violence stylisée sur une bande-son mélangeant Beethoven et synthétiseurs m’ont marqué à un point tel que je n’en avais pas eu totalement conscience à l’époque ».
Ce passage est remarquable : il montre comment les images et les sons peuvent impacter le cerveau d’un être particulièrement sensible, surtout quand il est jeune.
Au début des années 70, aller au cinéma était un acte plus rare qu’aujourd’hui, et la télévision n’avait pas encore envahi les foyers. Internet n’existait pas. Le jeune Adrian Newey était surtout attiré par le travail manuel et le design, notamment à travers l’atelier de son père, à qui il rend un hommage appuyé dans son livre.
Mais imaginons une seconde cet être brillant et émotif dans le monde actuel. Lui, tellement marqué par un seul film, que serait-il devenu s’il avait été entouré de la masse actuelle de long-métrages ? Comment aurait-il évolué au contact des séries télévisées quotidiennes, de l’avalanche de micro-vidéos sur les réseaux numériques, ou du porno si facilement accessible par internet ?
Sa puissante créativité aurait-elle pu se déployer avec autant d’aisance ? Sa sensibilité n’aurait-elle pas été détournée ?
Dans ce blog, nous essayerons de répondre à certaines de ces questions, et à bien d’autres encore. Nous serons ouverts à l’interaction avec les lecteurs, à leurs expériences. Nous le ferons en gardant dans un coin de l’esprit l’avertissement de la Pythie de Delphes de la Grèce antique, qui a sans doute été un peu négligé en Europe ces dernières décennies : « Connais-toi toi-même ».
Ludovic Greiling
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